480 millions, une présidente placée, zéro candidat. Bienvenue à la RTBF (carte blanche)
Dans une carte blanche, l’entrepreneur fintech Xavier Corman critique sévèrement la gouvernance de la RTBF à la suite de la nomination de Thomas Gadisseux à la tête de l’information. Il dénonce un « système des places » où les logiques partisanes l’emporteraient sur les critères de compétence et de transparence.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
L’entrepreneur fintech Xavier Corman dénonce la gouvernance de la RTBF, le poids des nominations politiques et un système qu’il juge déconnecté des exigences de transparence et de responsabilité.
Imaginez une entreprise privée au budget de 480 millions d'euros qui nommerait à sa présidence une personnalité politiquement placée, accusée dans une affaire de détournement de fonds publics, qui a réglé ses comptes avec la justice via une transaction pénale (c'est-à-dire en payant une somme négociée avec le parquet pour éviter le procès). Et qui, quelques mois plus tard, organise une procédure de sélection pour le poste de directeur de l'information dans laquelle, étrangement, il ne reste qu'un seul candidat en lice.
Dans le secteur privé, le conseil d'administration aurait sauté. Les actionnaires auraient réclamé des comptes. Les journaux financiers auraient parlé de "crise de gouvernance".
À la RTBF, on parle d'"ambiance difficile" et on cherche une "sortie de crise constructive".
Le système des places
Joëlle Milquet n'est pas présidente de la RTBF parce qu'elle est la meilleure gestionnaire disponible pour piloter un groupe audiovisuel public de 480 millions d'euros de budget annuel. Elle y est parce qu'elle représente Les Engagés dans l'accord de coalition MR-Engagés conclu en décembre 2024 à la Fédération Wallonie-Bruxelles.
C'est le système des places. En Belgique, les postes de présidence des grandes institutions publiques (média public francophone, intercommunales, banques publiques, sociétés de logement) se répartissent entre partis politiques comme des jetons dans une partie de poker. Ce n'est pas du mérite. Ce n'est pas de la compétence. C'est de l'arithmétique politique.
Milquet a 12 ans de présidence du CDH derrière elle. Elle a été vice-Première ministre. Elle a géré des portefeuilles ministériels. C'est une femme politique expérimentée. Mais "expérimentée en politique" et "capable de présider un conseil d'administration de groupe médiatique" ne sont pas la même chose. Dans n'importe quel pays qui se respecte, on ne confierait pas la gouvernance d'un média de service public à quelqu'un dont l'affaire judiciaire (les fameux "collaborateurs fantômes" utilisés pour sa campagne électorale de 2014) n'était pas encore soldée au moment de sa nomination.
En Belgique, on l'a fait quand même. La transaction pénale a été homologuée par la Chambre des mises en accusation le 10 mars 2026. Elle avait été nommée à la RTBF en décembre 2024. La séquence parle d'elle-même.
La nomination Gadisseux : la démocratie comme décor
Le 29 mai 2026, le conseil d'administration de la RTBF désigne Thomas Gadisseux comme directeur de l'information et des sports. Thomas Gadisseux est journaliste politique, 43 ans, professionnel sérieux. Ce n'est pas lui le problème.
Le problème, c'est la procédure. Dans les coulisses, plusieurs administrateurs proches du MR avaient alerté depuis des semaines : la procédure de sélection semblait orientée pour ne laisser, en phase finale, qu'un seul véritable candidat en lice. Un autre candidat sérieux, Laurent Haulotte, aurait été écarté sur base d'un critère de diplôme apparu tardivement dans le processus.
Un seul candidat. Pour un poste stratégique dans une institution qui se finance avec l'argent du contribuable francophone. Le CA a dû entériner sans possibilité de choix réel.
Georges-Louis Bouchez a annoncé le même soir la démission des cinq administrateurs MR : "C'est devenu impossible de fonctionner avec Joëlle Milquet. Le CA n'est plus qu'une chambre d'entérinement."
On peut trouver Bouchez clivant. On peut contester sa méthode. Mais sur le fond, la description est juste. Une institution publique où le conseil d'administration entérine des décisions préformatées par la présidente n'est pas un organe de gouvernance : c'est un décor.
500 millions. Par an. Sans contrôle réel.
Remettons les chiffres en perspective. La RTBF reçoit chaque année environ 350 millions d'euros de financement public, issus du budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette même FWB qui affiche un déficit de 1,6 milliard d'euros en 2026, et qui vient de voter dans la nuit du 4 au 5 juin un plan d'économies douloureux pour réduire ce trou : les enseignants du secondaire supérieur verront leur charge de cours passer de 20 à 22 périodes par semaine, sans compensation salariale. La FWB n'a pas d'argent pour ses profs. Elle en a 390 millions pour sa télévision. La publicité et les autres ressources propres de la RTBF complètent ce financement pour porter le budget total de l'institution à plus de 500 millions d'euros. Mais c'est bien le contribuable francophone qui en constitue la base : 390 millions d'euros publics, rapportés aux quelque 4,5 millions de francophones belges, représentent environ 80 euros par habitant et par an, hommes, femmes, enfants, actifs et inactifs confondus.
80 euros par an. Par habitant. Pour une chaîne dont les parts d'audience sur La Une oscillent autour de 20 % et dont la crédibilité perçue comme "indépendante" est régulièrement questionnée dans les sondages.
Et cette institution, largement financée par le contribuable, est présidée par une figure politique nommée par accord de coalition, après une affaire judiciaire réglée par transaction, qui préside un CA dont les membres représentatifs de la coalition au pouvoir viennent de démissionner en bloc pour dénoncer son mode de fonctionnement. C'est ça, la gouvernance à la belge.
Le vrai sujet : peut-on réformer ça ?
La vraie question n'est pas "Milquet doit-elle partir ?". Elle est : pourquoi ce système existe-t-il encore ?
La réponse est simple et dérangeante : parce que les partis qui bénéficient du système n'ont aucun intérêt à le changer. Les Engagés défendent Milquet parce qu'elle est "leur" présidente. Le MR attaque parce qu'il a perdu le rapport de force interne. Ni l'un ni l'autre ne remet fondamentalement en cause le principe selon lequel les grandes institutions publiques sont des territoires de chasse partisane.
Ce qui se passe à la RTBF cette semaine n'est pas une crise. C'est un révélateur. Chaque fois que le système des places dysfonctionne suffisamment pour faire du bruit, on entrevoit ce qu'il est vraiment : une vaste machinerie de répartition du pouvoir entre partis, habillée en "service public" et financée par le contribuable.
La solution ? Elle est connue. Elle est pratiquée ailleurs. En Suisse, les entreprises publiques sont dirigées par des managers recrutés sur profil, avec des critères publics, des mandats limités et des évaluations de performance publiées. En Flandre même, les intercommunales ont connu une vague de dépolitisation partielle après les scandales des années 2010.
En Belgique francophone, on préfère les "rencontres constructives" entre la ministre de tutelle et la présidente mise en cause. 80 euros par habitant et par an. Pour ça.