Angela Davis, la Palestine et les visites domiciliaires : le monde selon Yvon Englert
Invité par La Libre à présenter la lecture qui a bouleversé sa vision du monde, l'ancien recteur de l'ULB Yvon Englert n'a choisi ni un ouvrage scientifique ni un classique universitaire, mais Women, Race and Class d'Angela Davis. Il en tire une lecture politique reliant capitalisme, Palestine, retraites, écologie et immigration.
Publié par Harrison du Bus
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Résumé de l'article
L'ancien recteur de l'ULB Yvon Englert choisit Angela Davis comme lecture fondatrice et applique sa grille d'analyse au capitalisme, à la Palestine, aux pensions, au Green Deal et à l'immigration.
Ce n'est ni sa longue carrière de médecin, ni la recherche scientifique, ni même ses années à la tête de l'Université libre de Bruxelles qu'Yvon Englert a choisi de mettre en avant.
Invité par La Libre à désigner, dans le cadre de sa série estivale « La révélation », l'ouvrage ayant durablement changé sa perception du monde, l'ancien recteur de l'ULB a choisi Women, Race and Class, publié en 1981 par Angela Davis.
Un choix résolument politique, qu'il justifie par les « temps sombres d'aujourd'hui » et par la nécessité de comprendre le monde pour pouvoir « y faire face comme Citoyen du Monde ».
L'ancien recteur, qui s'est présenté aux dernières élections sur les listes du Parti socialiste, explique que l'ouvrage lui a fait découvrir « la violence et la domination inscrites dans le colonialisme, puis le capitalisme américain ».
Mais sa contribution ne s'arrête pas à l'histoire américaine. Yvon Englert transpose largement au présent la grille d'analyse développée par Angela Davis.
Angela Davis, une militante bien davantage qu'une universitaire
Le choix n'est pas anodin. Philosophe et universitaire, Angela Davis est aussi depuis plus d'un demi-siècle l'une des grandes figures de la gauche radicale américaine.
Militante communiste, elle fut membre du Parti communiste des États-Unis et candidate à la vice-présidence du pays sur le ticket communiste en 1980 et 1984. Proche du mouvement des Black Panthers sans en avoir été membre à proprement parler, elle acquiert une célébrité internationale au début des années 1970 après son inculpation dans une affaire liée à une prise d'otages meurtrière dans un tribunal californien. Elle sera finalement acquittée en 1972.
Yvon Englert préfère, lui, en retenir une « militante noire féministe engagée contre la ségrégation raciale », l'apartheid et la guerre du Vietnam, « et aujourd'hui au côté des Palestiniens pour leurs droits ». Il rappelle également que l'ULB lui a décerné le titre de docteur honoris causa.
C'est surtout l'analyse systémique de Davis qui semble avoir profondément séduit l'ancien recteur : l'idée selon laquelle exploitation économique, racisme et domination sexuelle ne constituent pas des phénomènes indépendants, mais les manifestations différentes d'un même système.
Pour https://t.co/Aak6lOh0nS, Yvon Englert, ancien recteur de l'ULB, a choisi de parler de la révélation que lui a causée la lecture d'Angela Davis… un choix très révélateur.
— Eric Muraille (@EricMuraille) August 23, 2026
Angela Davis a été l'élève et la disciple de Herbert Marcuse, le philosophe qui a développé le concept…
De la conquête de l'Ouest à la Palestine
Yvon Englert pousse très loin le parallèle historique. Après avoir évoqué la traite négrière et l'extermination des populations amérindiennes, il estime que cette dernière aurait suivi « un schéma tellement semblable à celui de la colonisation de la Palestine aujourd'hui ».
Il énumère : « Spoliation des terres, destruction des villages, déshumanisation, effacement de la culture indigène, regroupement dans des réserves ou stratégie de la faim ».
La comparaison permet ainsi de faire entrer le conflit israélo-palestinien contemporain dans un récit historique englobant allant de la traite négrière à la conquête de l'Ouest. Mais Englert étend encore considérablement cette grille.
Retraites, immigration et Green Deal : une même mécanique
C'est sans doute là que sa contribution devient la plus révélatrice politiquement. Des phénomènes extrêmement différents sont progressivement rassemblés sous une seule causalité.
Les « attaques d'aujourd'hui contre une plus juste distribution des richesses », les salaires, les pensions, les droits des femmes, la culture, « l'indépendance des Universités », les migrants et même « les rhétoriques guerrières » devraient, selon lui, être considérées comme « les différentes facettes d'une même mécanique d'accaparement des richesses ».
L'affirmation est considérable. Une réforme des pensions, une politique migratoire restrictive, le financement de la culture, les rapports entre pouvoir politique et universités ou encore les conflits militaires deviennent ainsi susceptibles d'être interprétés comme les manifestations d'une même structure.
C'est la force politique de cette lecture systémique, mais également sa faiblesse analytique : très économe, elle tend à faire de phénomènes possédant des causes, des acteurs et des finalités infiniment différents les produits d'un mécanisme unique. Une fois la prémisse admise, chaque nouveau conflit politique peut être incorporé au même récit et vient, en retour, le confirmer.
La « cupidité des hommes » à l'origine des souffrances
Yvon Englert résume d'ailleurs lui-même la leçon qu'il tire de l'ouvrage : « Le livre d'Angela Davis pointe la cupidité des hommes comme la source première des souffrances des peuples. »
Le Green Deal européen lui sert d'illustration contemporaine. Adopté, selon lui, « sous la pression populaire de la jeunesse », son actuel « détricotage » démontrerait ce qui arrive lorsque cette mobilisation s'affaiblit.
L'ancien recteur termine par la politique migratoire belge. Il dénonce les « infamies qui se multiplient vis-à-vis des migrants en Europe et aussi en Belgique » et qualifie les visites domiciliaires de « chasse aux étrangers ».
La boucle est alors bouclée : parti d'un ouvrage consacré aux rapports entre femmes, race et classe dans l'histoire américaine, Yvon Englert aboutit à la politique migratoire belge de 2026.
Une conception très politique du rôle de l'intellectuel
Il serait pourtant trop simple de présenter cette contribution comme une succession de rapprochements hasardeux. Elle révèle surtout une conception assumée du travail intellectuel : la connaissance n'a pas seulement vocation à décrire le monde, mais à fournir les armes nécessaires pour le transformer.
C'est précisément l'héritage revendiqué d'Angela Davis. Chez Yvon Englert, la frontière entre analyse académique et engagement politique devient ainsi particulièrement mince.
Cela n'a d'ailleurs plus rien de secret : après avoir dirigé l'ULB de 2016 à 2020 et exercé différentes responsabilités publiques, l'ancien recteur s'est lui-même présenté aux élections fédérales sur les listes du PS.
Son texte dans La Libre donne aujourd'hui à cet engagement une généalogie intellectuelle : celle d'Angela Davis et d'une lecture du monde où colonialisme, capitalisme, discriminations et inégalités constituent les pièces d'un même système qu'il faudrait combattre pour parvenir, selon ses propres termes, à « un monde meilleur ».