« C'est quoi un prénom arabo-musulman ? » : Jérôme Fourquet passé sur le gril par les chroniqueurs de Quotidien
Invité de Quotidien sur TMC, Jérôme Fourquet a été vivement pris à partie pour une analyse des prénoms de personnes jugées après des violences. Entre objections statistiques et reproches sur les récupérations politiques, le politologue a dû défendre jusqu'au principe même de sa démarche.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Sur Quotidien, Jérôme Fourquet défend son analyse des prénoms face aux critiques de Yann Barthès, Jean-Michel Aphatie et Salhia Brakhlia.
Sommaire
Certains chiffres semblent devenir suspects dès lors qu'ils dérangent des idées. Invité sur le plateau de Quotidien, l'émission de Yann Barthès diffusée sur TMC, Jérôme Fourquet en a fait l'expérience. Le politologue, directeur du département Opinion de l'Ifop, venait défendre une analyse portant sur les prénoms de personnes jugées en comparution immédiate après les violences du 17 octobre. Face à lui, les questions se sont succédé sur un ton particulièrement accusatoire, jusqu'à lui reprocher les récupérations politiques possibles de ses résultats.
À l'origine de la polémique, un travail réalisé à partir de comptes rendus de presse concernant un peu plus de 70 personnes passées devant la justice. Selon Fourquet, environ 75 % d'entre elles portaient des prénoms classés comme arabo-musulmans ou africains.
Un chiffre sensible, assurément, mais dont le politologue n'a pas prétendu qu'il décrivait avec certitude l'ensemble des personnes poursuivies. Son objectif, explique-t-il, était d'apporter des éléments quantitatifs à un débat déjà enflammé.
Scène ubuesque où des journalistes-procureurs dressent 1 tribunal médiatique contre 1 politologue coupable d’avoir fait son métier: essayer d’analyser et objectiver 1 phénomène socio-politique
— Claude Weill (@WeillClaude) November 5, 2026
Les faits, c’est emmerdant: ça empêche de croire ce qu’on veut pic.twitter.com/ZqrmkrbLyE
« Toute la fachosphère a adoré »
Dès l'introduction, Yann Barthès choisit de présenter les résultats à travers leur réception politique : « Toute la fachosphère, nos voisins du dessus ont adoré. »
Avant même que la méthode soit examinée, voilà donc les chiffres associés à ceux qui s'en réjouissent. Une manière de placer le chercheur dans une position défensive, alors que l'accueil réservé à une étude par tel ou tel courant politique ne dit, en lui-même, rien de sa validité.
Fourquet explique pourtant sans détour sa démarche : « À chaque épisode de ce type, tout le monde parle à tort et à travers. Nous, notre job, c'est d'essayer de donner des points de repère, de donner des éléments chiffrés. »
Il rappelle avoir utilisé la méthode dite des prénoms, déjà employée dans les sciences sociales, notamment pour étudier les discriminations. Les opérations de testing menées par SOS Racisme, par exemple, permettent de comparer le traitement réservé à des candidatures similaires dont les prénoms suggèrent des origines différentes.
Le politologue cite également une enquête de Libération publiée en 2012 sur la faible diversité des cabinets ministériels. La comparaison rappelle une évidence : utiliser les prénoms comme indicateur indirect d'une origine supposée n'est ni une invention de Fourquet ni, en soi, une pratique scientifiquement aberrante.
« Qu'est-ce que vous vouliez démontrer ? »
Jean-Michel Aphatie intervient alors : « Prendre 70 % de prénoms maghrébins, qu'est-ce que vous vouliez démontrer ? Pourquoi vous avez fait ça ? » La formulation est révélatrice. Plutôt que de commencer par demander ce que les données permettent effectivement d'établir, le chroniqueur interroge les intentions du chercheur.
« Parce qu'il y avait la polémique qui était en train de monter sur le sujet et donc on voulait quantifier les choses en disant : est-ce que oui ou non il y a une surreprésentation ? », répond Fourquet.
Aphatie lui oppose aussitôt la taille de son corpus : « 70, c'est pas sérieux, il y avait plus de mille personnes déférées. » Salhia Brakhlia reprend cette objection, soulignant que les quelque 70 cas étudiés représentent seulement 8 % des 917 comparutions immédiates évoquées.
Il existe là une véritable limite méthodologique. Un corpus constitué à partir d'articles de presse n'est pas nécessairement représentatif de l'ensemble des personnes passées devant la justice. Les affaires médiatisées peuvent différer de celles qui ne le sont pas. Il serait donc abusif d'extrapoler mécaniquement le pourcentage obtenu à toutes les comparutions.
Mais le nombre de 70 observations n'est pas, à lui seul, un argument suffisant pour disqualifier un travail. La question décisive concerne la manière dont les cas ont été sélectionnés et la portée que le chercheur attribue à ses résultats.
Or Fourquet ne cache pas les conditions de son enquête. « On a agrégé tout ce qu'on a pu pour avoir le corpus le plus important possible. Si on avait pu avoir davantage d'occurrences, on l'aurait fait », explique-t-il, précisant avoir consulté des journaux de différentes provenances.
Il souligne également que plus de 90 % des personnes de son corpus étaient des hommes, une proportion cohérente, selon lui, avec les données communiquées par le ministère de la Justice sur l'ensemble des personnes déférées. Cette concordance ne démontre pas la représentativité de son échantillon sur les origines supposées, mais elle constitue au moins un point de comparaison extérieur.
Une méthode acceptable pour mesurer les discriminations, mais suspecte ici ?
Salhia Brakhlia conteste ensuite la classification des prénoms : « C'est quoi un prénom arabo-musulman ? C'est quoi un prénom africain ? Sarah, Jasmine ? Sarah, vous le mettez dans quelle catégorie ? »
L'objection mérite d'être discutée : certains prénoms sont effectivement partagés entre plusieurs cultures et ne permettent aucune identification certaine. Une classification rigoureuse doit prévoir ces ambiguïtés.
Mais la question ne saurait suffire à rendre toute analyse impossible. Les sciences sociales recourent régulièrement à des indicateurs indirects, dont la pertinence dépend des règles de classement et de leur transparence.
C'est ici que le rappel de Fourquet sur les études consacrées aux discriminations prend toute sa portée. Lorsque les prénoms servent à documenter des différences de traitement à l'embauche ou à étudier la diversité d'une institution, leur utilisation est admise dans de nombreux travaux. Pourquoi leur emploi deviendrait-il, par principe, suspect lorsqu'il s'agit d'examiner un phénomène social autrement plus controversé ?
Cela ne dispense évidemment pas d'examiner les biais propres à l'étude de Fourquet. Mais une méthode ne devient pas condamnable du seul fait que les résultats qu'elle produit peuvent embarrasser une partie du débat public.
Autre reproche formulé par Brakhlia : le politologue ne saurait pas si les personnes étudiées avaient été condamnées. « Moi, j'ai pas dit qu'elles avaient été condamnées », rétorque-t-il.
La réponse rappelle une distinction élémentaire : comparaître devant la justice ne signifie pas être reconnu coupable. Mais l'étude revendiquée portait précisément sur les personnes ayant comparu, et non sur les condamnations prononcées.
« Vous savez que sur ces sujets-là, il y a de la récupération politique »
C'est finalement sur ce terrain que l'échange devient le plus significatif. « Vous savez que sur ces sujets-là, il y a de la récupération politique. Est-ce que vous concédez avoir été trop léger là-dessus ? », demande Salhia Brakhlia.
Cette fois, la critique ne concerne plus directement la taille de l'échantillon, la classification des prénoms ou la représentativité du corpus. Elle porte sur les usages politiques possibles de l'étude.
Le glissement est considérable. Une chose est de demander à un chercheur de démontrer la solidité de ses résultats. Une autre est de lui reprocher que certains acteurs politiques puissent s'en emparer. Fourquet ne cède pas : « Non, c'est pas une question de légèreté, c'est une question d'avoir essayé de mesurer avec les outils dont on disposait. » Puis il retourne l'argument : « Si on fait pas ça, la récupération politique, c'est de dire soit ça n'existe pas, soit il n'y a que ça. »
En d'autres termes, l'absence de données ne protège pas le débat public des instrumentalisations. Elle peut, au contraire, laisser prospérer des affirmations contradictoires sans qu'aucun élément quantitatif permette de les discuter. « Notre job, comme celui d'un reporter et d'un journaliste, c'est d'essayer de décrire le réel avec les outils, les limites qui sont les siennes », poursuit le politologue.
La réplique de Brakhlia est particulièrement étonnante : « Des outils fiables, non ? Et au moins quand vous dévoilez une information, elle est incontestable. Or là, elle est contestable. »
Mais l'information journalistique comme la recherche scientifique n'ont jamais eu pour condition d'être incontestables. Elles doivent être étayées, vérifiables et ouvertes à la contradiction. Que les résultats de Fourquet soient contestables ne constitue donc pas, en soi, un reproche. Encore faut-il démontrer en quoi leurs limites rendent les conclusions avancées injustifiées.
« Les attaques contre l'excellent Jérôme Fourquet sont indignes »
Sur X, plusieurs personnalités ont vivement réagi à cette séquence. « Les attaques contre l'excellent Jérôme Fourquet sont indignes. En pleine panique morale, la gauche devient de plus en plus intolérante », a écrit le journaliste Jean-Dominique Merchet.
Les attaques contre l’excellent Jérôme Fourquet @IfopOpinion sont indignes. En pleine panique morale, la gauche devient de plus en plus intolérante. https://t.co/syAmR176L2
— jean-dominique merchet (@jdomerchet) November 6, 2026
L'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler a également dénoncé le traitement réservé au politologue, estimant que celui-ci s'était bien défendu face aux chroniqueurs.
Ils font intervenir Salhia contre Jérome Fourquet pour qu’elle lui explique que les prénoms arabes ou africains ne disent rien de l’origine de la personne.
— Florence Bergeaud-Blackler 🎓 (@FBBlackler) November 6, 2026
Plus tordus que ces gens …
Ces gauchistes de plateau ont un réel problème avec la diversité.
(Le politologue s’en sort… https://t.co/vEuF305UYP
L'essayiste Amine El Khatmi a, pour sa part, comparé ironiquement le plateau à « une assemblée générale de l'UNEF à Rennes 2 ! ».
Une assemblée générale de l’UNEF à Rennes 2 ! 🤡 https://t.co/woHpG5OnzT
— Amine El-Khatmi (@Aminelkhatmi) November 6, 2026
Ces réactions témoignent du malaise suscité par une séquence où les objections statistiques, parfois parfaitement recevables, ont côtoyé des insinuations sur les intentions du chercheur et les conséquences politiques de ses travaux.
Le véritable problème n'est pas que Jérôme Fourquet ait été contredit. Son analyse comporte des limites, notamment sur la représentativité du corpus, et il est légitime de les soumettre à la discussion. Il est qu'à plusieurs reprises, les questions ont semblé suggérer qu'il aurait dû s'abstenir de publier ses résultats, non parce qu'ils étaient nécessairement faux, mais parce qu'ils pouvaient servir certains discours politiques.
Or le rôle d'un chercheur n'est pas de produire des conclusions agréables, ni d'en garantir les usages futurs. Il est de décrire les phénomènes qu'il étudie avec les instruments dont il dispose, en précisant ce que ceux-ci permettent réellement de démontrer.
Sur le plateau de Quotidien, Jérôme Fourquet était venu expliquer une méthode et ses limites. Il s'est retrouvé à devoir justifier jusqu'à sa volonté de mesurer le réel.