La société célèbre les vedettes. Elle oublie ceux qui la font tenir debout (carte blanche)
À rebours d'une époque fascinée par les célébrités et les réseaux sociaux, Marcela Gori rend hommage à tous ceux qui œuvrent dans l'ombre. Une invitation à redécouvrir la valeur des métiers discrets, sans lesquels aucune société ne pourrait fonctionner.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
Dans cette carte blanche, Marcela Gori appelle à reconnaître le rôle essentiel des travailleurs de l'ombre, ces « invisibles » qui assurent chaque jour le bon fonctionnement de notre société.
Vous avez vu que l'actualité parle sans cesse des célébrités, des influenceurs, des scandales et des polémiques les concernant, mais presque jamais de celles et ceux qui permettent à notre société de tenir debout chaque matin ? Nous connaissons les moindres détails de la vie de Cristiano Ronaldo, de Brad Pitt ou de Kim Kardashian. Qui ils fréquentent, où ils passent leurs vacances, la montre qu'ils portent au poignet ou la voiture qu'ils viennent d'acheter.
En revanche, on parle très peu des gens ordinaires, de celles et ceux qui travaillent dur au quotidien. Je pense à ces femmes et à ces hommes que l'on ne remarque jamais, parce qu'ils commencent leur journée bien avant nous pour nettoyer les bureaux dans lesquels nous allons travailler, parce qu'ils prennent leur service lorsque la ville dort encore ou, au contraire, lorsqu'elle s'éteint. Les infirmiers, les policiers, les pompiers, les chauffeurs de bus, les agents d'entretien, les aides-soignants… Tous ces visages que nous croisons parfois sans même les regarder.
Et pourtant, sans eux, notre quotidien s'arrêterait en quelques heures. Et je voudrais ici les remercier.
Les invisibles essentiels
Cette réflexion me fait penser à une vieille histoire romaine que j'aime beaucoup : La fable de l'estomac et des membres, racontée par Ménénius Agrippa.
Nous sommes en 494 avant Jésus-Christ. Les plébéiens, lassés d'être méprisés par les patriciens, quittent Rome dans ce qui restera comme la première sécession de la plèbe. Pour tenter d'éviter la rupture, le Sénat envoie Ménénius Agrippa, un homme réputé proche du peuple. Plutôt que de prononcer un grand discours politique, il choisit de raconter une histoire.
Un jour, les différentes parties du corps décidèrent de se révolter contre l'estomac. Les mains disaient : « C'est nous qui travaillons. » Les jambes répondaient : « C'est nous qui marchons. » Les bras ajoutaient : « C'est nous qui portons les charges. » Tous reprochaient à l'estomac de ne rien faire, sinon profiter du travail des autres. Ils décidèrent alors de ne plus le nourrir. Très vite, les mains perdirent leur force, les jambes ne purent plus avancer, les bras s'affaiblirent. Ils comprirent que l'estomac, même s'il semblait ne rien faire, accomplissait en réalité une tâche essentielle : transformer la nourriture et redistribuer à chacun l'énergie dont il avait besoin.
Deux mille cinq cents ans plus tard, cette fable n'a pas pris une ride. Elle nous rappelle qu'une société ne tient que parce que chacun y remplit une fonction utile. Certaines sont plus visibles, plus prestigieuses, davantage mises en avant. D'autres s'exercent dans l'ombre. Mais lorsque ces fonctions discrètes cessent de fonctionner, c'est tout l'édifice qui finit par vaciller.
Regarder autrement
Cette fable raconte aussi quelque chose de plus profond : la valeur d'une personne ne se mesure pas à sa visibilité. Notre époque récompense le spectaculaire. Il suffit de regarder les réseaux sociaux ou certaines émissions de télé. On met sans cesse en lumière ceux qui font le plus de bruit, les petites phrases clivantes, et nous finissons parfois par croire que seuls ceux qui occupent le devant de la scène comptent vraiment.
La dignité d'une personne ne dépend pourtant ni de son titre, ni de sa notoriété, ni du nombre de ses abonnés, mais de la contribution qu'elle apporte aux autres, de sa manière de respecter les personnes qu’elle a en face d’elle, et de cette part silencieuse d’utilité qu’elle met chaque jour au service du collectif.
On a parfois tendance à remercier ces métiers dans les moments de crise, lorsqu’une pandémie, une grève, une catastrophe ou une urgence nous rappellent brutalement à quel point ils sont indispensables. Souvenons-nous de la période Covid. Mais la reconnaissance ne devrait pas être un réflexe de crise. Elle devrait être une habitude. Un bonjour, un regard, un mot de respect, une considération réelle dans les discours publics comme dans les décisions politiques.
Apprenons donc à regarder différemment, avec respect, car si les célébrités font parfois rêver un pays, les « invisibles », eux, le font tout simplement fonctionner.