Le retour du besoin d’appartenance (Carte blanche)
La marche patriote, qui a réuni des dizaines de milliers de personnes à Londres le 16 mai, montre à quel point nous avons aujourd'hui besoin d'appartenir à une communauté. Une carte blanche de Marcela Gori, vice-présidente (MR) du CPAS d'Anderlecht.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
- Qu'est-ce qui a rassemblé des dizaines de milliers de Britanniques à Londres, le 16 mai dernier ?
- Le drapeau, le blason, le besoin d'appartenance, essentiels aujourd'hui dans un monde dépourvu de repères.
- Une carte blanche de Marcela Gori.
Vous avez vu ? Une manifestation en Angleterre a réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se déclarent « patriotes ». Je ne veux pas m’étendre ici sur l’idéologie qui mobilise cette foule même si je qualifie Tommy Robinson, la personne qui est derrière ce rassemblement, de figure de l’extrême droite européenne.
À l’écoute de nombreux médias, j’ai été étonnée que l’angle abordé soit toujours le même : le populisme. Il me semble qu’analyser cette manifestation uniquement sous l’angle « montée du populisme » est une erreur, car elle empêche de comprendre ce qui se passe réellement, et nous aveugle sur d’autres dangers qui fracturent nos sociétés occidentales.
À mes yeux, le vrai intérêt ce n’est pas Tommy Robinson lui-même : c’est ce que révèle le fait que des dizaines de milliers de personnes se déplacent désormais pour ce type de rassemblement. Un mouvement qui se constate bien au-delà des frontières anglaises. Ces dernières années, dans de très nombreux pays (USA, UK, Turquie, Finlande, Allemagne, Pays-Bas, France, Argentine, Sénégal…) le patriotisme est devenu un foyer rassurant. Il était has-been, il est désormais une tendance en pleine expansion. Après la guerre de 40-45, après la décolonisation, le patriotisme était vu comme ringard, les frontières comme dépassées, les identités nationales comme secondaires, les drapeaux comme suspects. Ce n’est désormais plus le cas.
Qu’est ce qui a changé ?
Nous vivons dans une époque très particulière. Pour la première fois depuis de nombreuses générations, l’avenir semble incertain et sombre alors que durant des décennies, il y avait cette certitude que la génération d’après vivrait mieux grâce aux progrès.
Mais le constat est autre : nous traversons une insécurité culturelle faite de fragmentation des sociétés occidentales. À cela s’ajoute une forme de solitude moderne sur fond de « nous n’avons jamais été autant connectés » qui nous fait perdre nos repères. Ce monde qui bouge trop vite nous ramène à un essentiel : les humains ne sont pas des îles, ils ont besoin de lien, de soin. En d’autres termes : nous avons tous besoin d’appartenance.
Pendant longtemps, les élites occidentales ont pensé que l’individu moderne pouvait vivre sans enracinement profond, porté uniquement par la consommation, les droits individuels et la mobilité. Il suffit de voir ce que sont devenues les familles. D’abord larges et vivantes avec les grands-parents, les parents et les enfants dans les années 1930, puis nucléaires dans les années 70 (parents-enfants), aujourd’hui parfois encore plus restreintes avec des enfants qui quittent leurs parents dès la majorité accomplie.
En parallèle, la religion qui était l’horlogère de la vie (qui se souvient des matines, des laudes ou des vêpres ?) ne fait plus trop bouger les lignes quotidiennes des hommes et des femmes. Beaucoup ont cru que l’être humain moderne pourrait vivre essentiellement autour du confort matériel, des droits individuels, de la mobilité, du développement personnel, et d’identités de plus en plus choisies plutôt qu’héritées. Comme si la prospérité pouvait progressivement remplacer les anciennes structures de sens.
Alors, revenons en Angleterre. Face à ces manifestations, une question se pose : pourquoi, dans des sociétés pourtant plus riches, plus connectées et plus libres que jamais, autant de personnes ressentent-elles encore un besoin aussi puissant de collectif, de drapeau, de religion, de communauté ou de récit commun ? Et la réponse est simple : il y a une perte de sens réelle. Or, depuis tout temps, l’être humain continue à chercher des frontières symboliques, une mémoire commune, des récits collectifs. L’être humain moderne reste un être de croyance, d’appartenance et de symbole — même dans un monde d’algorithmes.
Cette idée fondamentale est admirablement exprimée par Nietzsche qui annonçait déjà dans son livre Die fröhliche Wissenschaft (Le gai savoir, 1882) qu’une civilisation qui perd ses croyances communes finit aussi par perdre une partie de ses repères. La question n’était pas seulement religieuse. Elle était anthropologique : que reste-t-il quand plus rien ne dépasse véritablement l’individu ? Lorsque Nietzsche écrit “Dieu est mort”, il ne décrit pas seulement la fin de la religion. Il annonce aussi le vertige possible de sociétés privées de grands récits collectifs. Et c’est exactement ce que nous traversons depuis 2 – 3 décennies.
Et donc, au fond, le retour des drapeaux dans les rues occidentales ne raconte pas seulement une poussée politique. Il raconte aussi une question beaucoup plus humaine : que reste-t-il d’un pays quand une partie de ses habitants a le sentiment de ne plus vraiment s’y reconnaître et y appartenir ?