« Mais qu’est-ce qu’il veut dire ? Rien » : une ancienne plume de Macron raconte la faillite des mots du pouvoir
Vingt-cinq lignes de notes ministérielles pour ne parfois rien dire, quatre mots là où un seul suffirait, un échec transformé en « processus appelé à porter ses fruits » : l’ancienne plume de Macron Astrid Roucher raconte la « technovlangue » du pouvoir. Une langue qui, à force d’éviter les mots qui fâchent, finit surtout par éviter le réel.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
L’ancienne plume d’Emmanuel Macron Astrid Roucher raconte le jargon, les esquives et les « pirouettes » du langage politique. Jusqu’à transformer un échec en processus encore « appelé à porter ses fruits ».
Il fallait parfois vingt-cinq lignes pour ne rien dire. Astrid Roucher en a fait l’expérience lorsqu’elle était conseillère discours d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Interrogée par Vincent Roux à la Figaro TV à l’occasion de la publication de La Plume et le prince, récit inspiré de ses années passées auprès du chef de l’État, l’ancienne plume raconte cette langue étrange qui remontait des ministères avant d’atterrir sur son bureau.
« Ça m’est arrivé de lire des paragraphes qui m’étaient fournis par les ministères où je lisais 25 lignes, puis je m’arrêtais en me disant : mais qu’est-ce qu’il veut dire ? Rien. » Elle y trouvait « des bonnes idées, des valeurs, des concepts, des phrases, mais surtout quatre mots pour dire un seul ». Son travail consistait alors à faire le chemin inverse : « Moi, j’essayais de contracter. Humblement, j’essayais de faire court. »
Novlangue et éléments de langage : les «anti-conseils» de l'ancienne plume d'Emmanuel Macron à l'Elysée.
— Le Figaro TV (@LeFigaroTV) September 3, 2026
«Je lisais des documents fournis par les ministères, puis je m'arrêtais en me disant : "Mais, qu'est-ce qu'il veut dire? Rien." Quatre mots étaient utilisés au lieu d'un… pic.twitter.com/JVHEvXJpCt
L’anecdote pourrait ne raconter que l’éternelle lourdeur de l’administration française. Elle dit pourtant quelque chose de plus profond sur la langue politique de ces dernières années. Car Astrid Roucher ne décrit pas seulement des fonctionnaires écrivant mal. Elle décrit un système dans lequel l’allongement de la phrase, l’abstraction et la périphrase deviennent des moyens d’éviter ce que le pouvoir redoute peut-être davantage encore que l’impopularité : appeler les choses par leur nom.
Quand « ce plan a échoué » devient imprononçable
Le meilleur exemple donné par l’ancienne conseillère concerne l’échec. Le mot, explique-t-elle, fait partie de ceux que le pouvoir a du mal à prononcer. Plutôt que de reconnaître qu’un plan « n’a pas réussi », on expliquera que « le processus est encore en cours » et qu’il devrait porter ses fruits dans les années à venir.
La différence n’est pas seulement stylistique. « Ce plan a échoué » constitue une information claire : elle décrit une réalité, désigne une responsabilité et ouvre immédiatement une discussion sur ce qu’il convient de changer. Transformer cet échec en processus dont la « fertilité » se révélera ultérieurement produit exactement l’effet inverse. Le résultat n’est jamais mauvais, seulement incomplet ; la politique n’est jamais ratée, seulement inachevée ; et le bilan peut toujours être repoussé à demain.
C’est là que la novlangue cesse d’être ridicule pour devenir politiquement commode. Elle n’a même pas besoin de mentir. Elle produit mieux : une phrase suffisamment abstraite pour que la question de sa vérité devienne presque impossible à poser. On peut démontrer qu’un objectif n’a pas été atteint. Il est beaucoup plus difficile de réfuter la promesse qu’un « processus » encore en cours finira un jour par « porter ses fruits ».
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