La Maison-Blanche transforme les expulsions de clandestins en jeu vidéo
La Maison-Blanche a mis en ligne deux jeux vidéo consacrés à sa politique migratoire. Dans l’un, le joueur incarne Tom Homan et rassemble des clandestins pour les expulser vers le Mexique. Dans l’autre, il construit le mur frontalier à la manière de « Tetris ». L’exécutif revendique une communication « fun » et provocatrice.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
La Maison-Blanche a lancé deux jeux vidéo inspirés de « Snake » et « Tetris » permettant d’expulser des migrants clandestins et de construire le mur à la frontière mexicaine.
Expulser le plus grand nombre possible de migrants clandestins vers le Mexique en incarnant Tom Homan. Ou, pour ceux que l’exercice lasserait, construire le mur frontalier de Donald Trump en empilant des blocs à la manière de « Tetris ». La Maison-Blanche a choisi une méthode pour le moins inhabituelle pour promouvoir sa politique migratoire : en faire des jeux vidéo.
Mis en ligne jeudi sur le site officiel de l’exécutif américain, le premier reprend le principe de « Snake », grand classique du jeu d’arcade. Le joueur dirige un personnage représentant Tom Homan, principal conseiller de Donald Trump sur l’immigration et figure de sa politique d’expulsions.
Son objectif : récupérer le plus grand nombre de petits personnages ayant traversé le Rio Grande, puis les conduire vers le Mexique pour les expulser.
Tom Homan devient personnage de jeu vidéo
L’esthétique est volontairement rudimentaire et rétro. Mais derrière le pastiche se trouve l’une des politiques les plus importantes du second mandat de Donald Trump : l’arrestation et l’expulsion massive des étrangers se trouvant illégalement sur le territoire américain.
La Maison-Blanche ne cherche d’ailleurs nullement à atténuer la dimension provocatrice de l’opération. Interrogé par l’AFP, l’exécutif explique que ces jeux permettent de souligner « le contraste entre une culture du “fun” et de la gagne, et la sombre vision socialiste des démocrates pour l’Amérique ».
Autrement dit, l'indignation prévisible des adversaires de Donald Trump fait partie du produit.
La mécanique correspond à la stratégie de communication adoptée depuis longtemps par l’univers trumpiste sur les réseaux sociaux : reprendre les codes des mèmes, de la culture internet et du « trolling », pousser la provocation jusqu’à l’absurde et laisser ensuite les réactions scandalisées assurer une partie de sa diffusion.
Cette fois, ce n’est cependant plus un compte militant ou celui d’un influenceur républicain qui s’y livre. Les jeux sont hébergés sur le site officiel de la Maison-Blanche.
Construire le mur comme dans « Tetris »
Le second jeu pousse la logique encore un peu plus loin. Inspiré de « Tetris », il demande au joueur d’assembler des blocs afin de construire un mur à la frontière mexicaine, l’une des promesses politiques emblématiques de Donald Trump depuis sa première campagne présidentielle de 2016.
Son titre ne s'embarrasse guère de précautions : « Protégez la frontière de la horde qui arrive. »
La Maison-Blanche ne consacre toutefois pas toute sa nouvelle offre vidéoludique à l’immigration. D’autres jeux portent sur les monuments de Washington, les repas scolaires ou encore les comptes d’épargne créés pour les enfants. Mais ce sont évidemment les deux jeux consacrés à la frontière et aux expulsions qui ont immédiatement suscité la polémique.
« Cela me rend malade. Ils ont joué avec la vie des gens pendant des années et maintenant ils font un jeu vidéo de leurs actions », a réagi auprès de l’AFP Amérika García Grewal, codirectrice de l’ONG texane Frontera Federation.
« Ceux qui ont conçu ce jeu ont perdu de vue ce que cela signifie d’être humain et de s’intéresser aux autres », poursuit-elle.
L’indignation fait partie de la stratégie
La polémique intervient alors que la communication américaine autour des expulsions est déjà régulièrement accusée de chercher délibérément le choc.
Le ministère de la Sécurité intérieure a notamment diffusé récemment une vidéo montrant l’expulsion d’immigrés haïtiens entravés, accompagnée de musique. Les intéressés avaient bénéficié d’un statut leur permettant auparavant de demeurer légalement aux États-Unis, avant que Washington n'y mette fin. Des adversaires de Donald Trump avaient dénoncé un montage dégradant et raciste.
Le DHS revendique parallèlement l’arrestation d’un nombre « record » de près de 51.000 immigrés en situation irrégulière au cours du seul mois d’août.
Il serait donc trompeur de considérer ces jeux comme une simple excentricité numérique détachée de la politique gouvernementale. Ils transforment précisément en divertissement une politique que l’administration applique dans le monde réel et dont elle revendique les résultats.
C’est également ce qui explique l’efficacité provocatrice de l’opération. Pour ses adversaires, réduire des arrestations et des expulsions à quelques personnages pixelisés constitue une déshumanisation de personnes réelles. Pour la Maison-Blanche, leur indignation permet au contraire de présenter une nouvelle fois les démocrates comme excessivement graves, moralisateurs et incapables de comprendre les codes humoristiques d’internet.
La politique transformée en mème
Cette manière de communiquer marque une évolution assez spectaculaire de la parole institutionnelle américaine. Là où la Maison-Blanche traditionnelle cherchait généralement à distinguer la communication présidentielle de la propagande militante, l’administration Trump brouille volontairement cette frontière.
L’État adopte les codes autrefois réservés aux comptes partisans : détournements, montages, plaisanteries, provocations et références à la culture populaire. Le communiqué austère vantant les résultats d’une politique publique laisse place au mème susceptible d’être partagé des millions de fois.
Le résultat est particulièrement saisissant lorsqu’il concerne l’immigration. L’une des politiques les plus graves qu’un État puisse exercer — arrêter un individu, le placer en détention puis le contraindre à quitter le territoire — devient ici une mécanique de jeu : attraper, accumuler, expulser, recommencer.
Ceux qui y voient une déshumanisation sont précisément ceux que la Maison-Blanche entend provoquer. Ceux qui rient de leur indignation constituent précisément le public auquel elle s’adresse.
C’est peut-être ce qui distingue le plus cette opération d’un simple dérapage de communication : personne n’a perdu le contrôle. La polémique est le contrôle.
À Washington, l’administration Trump ne se contente plus de défendre sa politique d’expulsions. Elle propose désormais aux Américains d’y jouer.