Olivier Willocx, député bruxellois (MR), de retour de huit jours en Ukraine (carte blanche)
De retour de huit jours à Kyiv, le député bruxellois Olivier Willocx décrit un pays qui vit sous les alertes et appelle l’Europe à ne pas abandonner l’Ukraine.
Publié par Contribution Externe
Résumé de l'article
De retour de huit jours à Kyiv, Olivier Willocx raconte les alertes, les bombardements et la vie quotidienne des Ukrainiens. Le député bruxellois appelle l’Europe à soutenir l’Ukraine face à la Russie.
Ce soir est mon dernier soir à Kyiv. Après huit jours ici, je repars avec un sentiment que je n'attendais pas : celui d'abandonner. Abandonner un pays qui souffre, des gens qui souffrent, et qui, demain matin, seront encore là quand je serai dans un train vers l'ouest.
Dans le train, justement, j'ai croisé des enfants. Ils remontaient du sud du pays, où ils avaient passé l'été parce que les bombardements y sont un peu moins intenses, pour rentrer à Kyiv et faire leur rentrée le 1er septembre. Comme des millions d'enfants dans le monde. Sauf que leur cartable est prêt et que l'abri l'est aussi.
Car ici, c'est toutes les heures, sans répit. Alerte. Alerte. Alerte. Au début, on trouve cela bizarre, même si ce n'est pas le bon mot. Alerte, puis quatre minutes plus tard une explosion. Une, deux, trois, quatre. Cette fois-ci, pendant que j'écris ces lignes, là, maintenant. Et personne ne lève la tête. On apprendra bien plus tard où c'est tombé, combien de personnes sont mortes. Après quatre ans, c'est devenu tellement banal.
Parfois, quelqu'un s'arrête de parler une demi-seconde. Puis quelqu'un d'autre dit : « Si on l'entend, c'est qu'on n'est pas mort. » Et on continue. On nous répète que les Ukrainiens sont résilients. Ce n'est pas cela. Ils n'ont pas le choix. C'est comme ça, et tout le monde doit bien continuer à vivre, non ?
Ce pays n'est pas parfait. Pas plus que le mien. Le seul pays parfait, c'est celui où personne n'a le droit de le critiquer : la Russie, l'Iran, la Corée du Nord. L'Ukraine connaît un vrai problème endémique de corruption, personne ne le nie, et certainement pas les Ukrainiens eux-mêmes. Mais entre nous, ils ne sont pas les seuls. Et quand je vois combien, en Belgique comme en France, certains soutiennent directement les Russes, on comprend très bien pourquoi ils le font. L'alliance de l'extrême droite et de l'extrême gauche avec Poutine fait peur.
Je veux le dire clairement, parce que c'est cela que j'ai compris ici. Si nous abandonnons ce pays et qu'il bascule dans l'orbite russe, ce n'est pas seulement un territoire qui change de camp : c'est un million de soldats aguerris, la seule armée d'Europe qui sait réellement se battre, qui passe de l'autre côté et qui se retrouvera demain face à nous, avec quatre ans d'expérience du combat que nos armées n'ont pas. L'Europe n'y survivra pas. Elle implosera. Les Russes ne s'arrêteront pas. Les pays baltes et la Pologne y passeront, sans parler des autres. À l'inverse, si l'Ukraine tient, nous, Européens, aurons pour la première fois une vraie capacité de résister aux blocs mondiaux.
Ce n'est pas une question de territoire, ni de langue ukrainienne ou russe. Faisons l'exercice chez nous. Accepterions-nous que l'Allemagne finance et arme des groupes indépendantistes en Communauté germanophone, que ceux-ci prennent les armes contre la Belgique pour exiger leur rattachement à l'Allemagne ? Accepterions-nous que l'Allemagne déclare la guerre pour « récupérer » Kaliningrad ? Évidemment non. Alors pourquoi accepterions-nous l'équivalent quand c'est Moscou qui le fait ?
La Seconde Guerre mondiale est finie depuis plus de quatre-vingts ans. Il est temps de réunifier l'Europe et de mettre fin à la colonisation russe, du Kazakhstan à la Transnistrie. Le communisme était une absurdité. Le colonialisme russe en est une autre, et il est toujours là.
Et puis il y a ceux qui jouent à nous faire peur. Ceux qui nous brandissent la photo d'un champignon nucléaire pour nous expliquer qu'il faut céder. C'est précisément cela qui est dangereux. Céder à la peur, c'est donner à l'agresseur la garantie que la prochaine menace fonctionnera aussi.
L'histoire nous l'a déjà appris, et cher. Les responsables de la dernière guerre mondiale ne sont pas seulement ceux qui l'ont déclenchée. Ce sont aussi ceux qui ont cédé à Hitler : les Chamberlain de Munich, revenus en 1938 avec un bout de papier et « la paix pour notre temps », après avoir livré la Tchécoslovaquie. Ce sont ceux qui, en 1939, n'ont pas respecté les traités qu'ils avaient signés et qui, quand l'Allemagne a envahi la Pologne, ont déclaré la guerre sans la faire : neuf mois de « drôle de guerre », l'arme au pied, au lieu d'entrer en Allemagne pendant que la Wehrmacht était à l'est. Chaque concession a été lue à Berlin comme une invitation.
Et puis il y a les Pétain. Ceux qui, le désastre venu, se drapent dans le « réalisme » pour serrer la main du vainqueur, appellent la capitulation un armistice et la collaboration une politique. On les reconnaît aujourd'hui à leur vocabulaire : « il faut être pragmatique », « on ne peut pas se battre éternellement », « la Russie a aussi des intérêts légitimes ». Le pétainisme n'est pas mort en 1945. Il a juste changé de costume, et il siège parfois dans nos parlements.
Il y a une chose que l'on ne mesure pas depuis Bruxelles : Kyiv est une capitale où la présence européenne se voit tous les jours. On la voit, on la sent. Sur les drapeaux, dans les bureaux, dans les conversations, dans ce que les gens attendent de nous. Ce pays ne demande pas à entrer en Europe : il y est déjà, et il la défend à notre place. Rome, jadis, a fini par comprendre trop tard que les barbares étaient aux portes. Nous avons encore le choix. C'est ici, à Kyiv, que la barbarie doit s'arrêter, et c'est ici que Poutine doit perdre.
La solidarité européenne n'est pas un slogan, c'est une condition de survie. Tenir avec l'Ukraine est indispensable. Si nous tenons, les Russes plieront et la démocratie l'emportera. Le terrorisme d'État russe doit cesser et être condamné, en Europe comme partout ailleurs. Soutenir Poutine, c'est soutenir le terrorisme. Il est temps de le dire, et de le traiter comme tel.
Demain, je prends le train vers l'ouest. Les enfants que j'ai croisés, eux, continueront à aller à l'école. Moi, je dormirai la nuit. Eux descendront à la cave, le jour et la nuit, pour éviter les bombes.