« L'État de droit, c'est un État rendu impuissant par le droit » : Marcel Gauchet alerte sur la « vétocratie »
Pour Marcel Gauchet, les démocraties occidentales ont progressivement bâti un « système institutionnel d'empêchement » qui réduit la capacité du politique à agir. Le philosophe y voit l'une des sources de la défiance populaire et de la poussée populiste.
Publié par Harrison du Bus
Résumé de l'article
Marcel Gauchet dénonce une « vétocratie » dans laquelle l'accumulation des contraintes juridiques paralyse la décision politique et alimente défiance, frustration et populisme.
Et si la crise démocratique ne venait pas seulement de gouvernants incapables de décider, mais d'un système qui leur permet de moins en moins de le faire ? C'est l'une des thèses développées par Marcel Gauchet dans un entretien accordé à la Fondation Res Publica, consacré à la crise contemporaine de la démocratie.
Le philosophe et historien, dont les travaux portent depuis plusieurs décennies sur les transformations de la démocratie occidentale, y développe une critique radicale de l'évolution contemporaine de l'État de droit. Non pas pour contester la nécessité du droit ou du contrôle juridictionnel, mais pour dénoncer leur extension au détriment de la décision politique.
Marcel Gauchet : « Le système libéral en place, sous couvert de l'État de droit, a conduit à instaurer un système institutionnel d'empêchement à tous les niveaux. On peut parler, selon l'expression de Francis Fukuyama qui a sa pertinence dans l'ensemble du monde démocratique,… pic.twitter.com/7Kxye07xll
— Fondation ResPublica (@fondarespublica) September 18, 2026
« Le système libéral en place, sous couvert de l'État de droit, a conduit à instaurer tout un système institutionnel d'empêchement, à tous les niveaux », observe Marcel Gauchet.
« Une vétocratie »
Le philosophe emprunte à Francis Fukuyama le concept de « vétocratie » : un régime dans lequel la multiplication des acteurs et des procédures disposant d'un pouvoir de blocage finit par rendre extraordinairement difficile la conduite d'une politique collective.
« On peut parler d'une vétocratie, l'expression qui vient de Fukuyama, mais elle a sa pertinence dans le monde démocratique », estime Marcel Gauchet.
L'idée n'est d'ailleurs pas nouvelle chez lui. Dès 2017, auditionné par une mission d'information du Sénat consacrée à l'efficacité de la décision démocratique, Marcel Gauchet mettait déjà en garde contre une démocratie susceptible de s'apparenter à une « vétocratie », dans laquelle la légitimité procurée par l'élection ne suffit plus à permettre effectivement aux gouvernants de décider.
Mais son diagnostic s'est depuis élargi. Dans Le Nœud démocratique, paru chez Gallimard en 2024, Gauchet rattache cette impuissance à une transformation beaucoup plus profonde des sociétés occidentales : mondialisation, individualisation, affaiblissement des cadres collectifs et montée en puissance d'un système faisant des libertés individuelles son principe organisateur central.
D'où cette formule particulièrement abrupte : « L'État de droit, c'est un État rendu impuissant par le droit. »
De l'impuissance à la colère
Mais le cœur politique du raisonnement de Marcel Gauchet se situe dans les conséquences de cette mécanique institutionnelle.
Car lorsque les électeurs choisissent un gouvernement mais constatent que celui-ci demeure incapable de traduire certaines orientations en décisions effectives, quelque chose se brise dans le mécanisme représentatif. L'élection subsiste ; la capacité de transformation qui devrait en découler paraît, elle, de plus en plus limitée.
Gauchet voit dans cette situation l'une des sources de la « protestation populaire et populiste », sans confondre systématiquement les deux. Elle nourrit, selon lui, « une défiance à l'égard des gouvernements, quels qu'ils soient » et, finalement, « une paralysie » politique.
Le résultat serait un cercle vicieux : plus le système politique paraît incapable d'agir, plus les citoyens se défient de lui ; plus cette défiance augmente, plus la demande d'une rupture avec les institutions traditionnelles progresse.
Une dynamique qui produit, selon Marcel Gauchet, « un climat de désespérance et de frustration profonde dans la totalité de la population ».